Les voies solitaires d’Ihsahn ne m’avaient jusqu’ici pas attirées. Non par manque d’intérêt, simplement par manque de temps, de curiosité. Emperor était loin dans mes souvenirs, Ihsahn également. Des relents de notes, quelques impressions confuses devant un groupe que j'ai oublié sans le vouloir, laissant d'autres tenter leur chance dans le mange-disque, la roue tourne... Mais la venue d'un nouvel effort solo du maitre était l'occasion d'en revenir au passé et au présent d'Ihsahn, et il eut fallut lire moult merveilles sur After pour que je me décide à sauter la marche.Emperor est mort, tué par son créateur en 2001, tué par Ihsahn. La volonté d'ouverture, de toucher d'autres personnes, d'autres milieux. La tentation compréhensible de ne pas se limiter aux carcans parfois restreints du black, aussi symphonique soit-il. On a vite fait de tourner en rond dans certains secteurs d'activité.
Et Ihsahn n'est pas homme à limiter ses vues à quelques heures d'enregistrement avec l'orchestre philarmonique de Prague. Il en faut plus au Norvégien pour assouvir ses vues progressives sur son art.
En se donnant cette allure de novateur, le monsieur s'est peint sur mesure une légende de son vivant, alors que le commun du genre est plutôt de construire sa célébrité en se butant le plus salement possible et en se faisant bouffer le cerveau par ses anciens comparses. Sans oublier de faire des photos, pour le coté people et dégueulis.
La fin d'Emperor coincida avec la fin de mon intérêt pour le groupe, juste une affaire de dates, rien de personnel. Et c’est seulement cette année qu'avec surprise je redécouvre le personnage. Surprise, et délectation…
Je ne sais donc que peu de choses de son œuvre antérieure, ses deux autres éléments du tryptique parus depuis 2006, et ai donc abordé After avec l’oreille du non-initié, le type un peu perdu dans un espace qu’il ne reconnait plus.
L’austérité graphique met mal à l’aise, retarderait même une première écoute. Il faut passer outre cette sensation de dépouillement caverneux, ce manque d’attraction, je n’ai pas envie d’une musique qui semble visuellement aussi négative, pas le moment, pas aisé à enfiler entre un vieil Aerosmith et Waltari. Mes références se limitant à la gloire d’Emperor, je décèle cependant quelques éléments qui ravivent les souvenirs, le chant évidemment, qui bien que plus nuancé reste si singulier dans le monde du black metal.
Les sons qu’Ihsahn crée autour de lui ne me sont pas étrangers non plus, mais ils semblent plus amples que par le passé, moins monolithiques, plus nuancés et mystérieux. La pauvreté visuelle n’est qu’un leurre, car musicalement, After est d’une richesse confondante.
Si Ihsahn maitrise tout, il laisse basse, batterie et saxophone (de l'excellent Jorgen Munkeby) à d’autres qui s'immiscent dans son monde et en prolongent la découverte.
C'est donc bien une fusion black/prog, où la mélancolie, la noirceur se mêlent à une complexité qui (heureusement) rarement accapare les tympans.
Ihsahn voulait tout oser, voulait définitivement faire plier la moindre barrière entre ses idées et leur concrétisation. Et si la mise en bouche qu'est The Barren Lands fait croire à quelque chose d'attendu voire, pire, de convenu, ce n'est qu'un échauffement, la douche avant le grand bain.
Sur Grave Inversed, l'homme se permet tout, mariant black et jazz fusion dans une folie noirâtre destabilisante, Jorgen Munkeby hurle dans son instrument, le maitre mène son navire comme bon lui semble, évitant le plus possible les lignes droites.
Il n'en oublie certainement pas quelques guitares mémorables à l'image de celles de Frozen Lakes on Mars.
Sans invoquer un pouvoir absolu, les guitares restent reines, parsemant de soli l'entièreté d'After, lui donnant cet ajout de technicité au dessus du brouillard de notes, de la variété de partitions.
Lorsqu'Ihsahn se fend de jouer du clavier sur Austere, on se projète dans son monde, lorsque le saxophone (encore lui) de Jurgen arrache ses ornements sur On the Shores, on se surprend à dire que l'usage de cet instrument n'est donc pas réservé qu'au jazz de Coltrane et Davis.
Il ressort d'After autant de sensations, autant de fractions de pensées qu'après un voyage des mois durant. L'on se perd dans ce labyrinthe aussi attirant qu'angoissant. L'on se perd et on aime cela, surpris de trouver un matin un sentier invisible le jour précédent. Chaque écoute équivaut à une nouvelle apparition, à tel point que le disque semble évoluer, se mouvoir à chaque nouvelle écoute.
A peine adopté cet album, je regrette d'avoir négligé les premiers chapitres de l'aventure, j'ai l'impression que des clés me manquent pour l'appréhender plus aisément.
Mais peu importe, il est toujours temps de revenir en arrière, avant l'après, avant la nouvelle démonstration de liberté d'une légende que l'on souhaite encore longtemps vivante.
Eh bien voilà !
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