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17 août 2010

Frank Zappa, Hot Rats, 1969


Alors que l’année 1968 voyait un Frank Zappa en pleine ébullition créative, avec les parutions du fameux We’re only in it for the money et de sa tentative doo wop avec Cruising with ruben & the jets, il change - nouvellement - de cible avec Hot rats. Plutôt que de poursuivre dans cette veine potache (mais toujours de grande qualité mélodique) qui lui valut autant d’admirateurs que d’incompréhension, il s’intéresse cette fois plus exactement au jazz et nous offre la fusion du meilleur des deux mondes.
Hot rats est justement considéré comme l’idéale porte d’entrée à l’univers du sieur Zappa. Ce qui ne signifie pas que les recherches du personnage auraient été plus limitées et aboutiraient ici à une musique plus simpliste. Simplement qu’en délaissant l’environnement dingue des Mothers Of Invention, il préfèra s’appuyer pour un temps sur une luxueuse palette de musiciens pour œuvrer sur autre chose, encore une fois.

On considère aussi que cette plaque est un précurseur du jazz-rock, à l’instar de Nefertiti mais surtout de Bitches brew de Miles Davis. Je voudrais emmerder la plèbe, je dirais que oui et que non. Car Miles Davis s’en tenait encore à une base foncièrement maîtrisée par les cuivres, le guitariste John Mclaughlin ne se libérant que par instants précis, mais toujours sous le contrôle bienveillant du trompettiste.
Frank Zappa, lui, se met en avant, de par sa guitare qu’il n’a que rarement fait aussi bien entendre. Référez-vous au solo magistral de Willie the pimp, seule chanson de l’album pour vous en convaincre. Profitant de l’intervention au chant d’un proche ami du maître en la personne de Captain Beefheart, cette blueserie progressive laisse un champ de manœuvres prodigieux à Zappa, qui alimente le titre du violon de Sugar Cane Harris. Mais c’est bel et bien sa guitare qui domine, totalement déchaînée et fantasque. Presque neuf minutes d’un festival de funk, d’un rock métis et libéré. Il prouve ici que son talent de guitariste n’avait rien à envier au - surestimé - Jimi Hendrix.

Les sessions initiales de Hot rats ne devaient pas aboutir à ce travail instrumental, puis Zappa se rend compte de ce qu’il est en passe d’atteindre et Ian Underwood, transfuge des Mothers Of Invention et multi-instrumentiste de talent, finit par le rejoindre pour élaborer cet album novateur.
Revenons sur le terme de “jazz-rock”, je le conçois comme erroné, car le jazz n’est pas le fond de la musique ici. Zappa teinte au contraire son rock de jazz et non l’inverse, ce qui apparenterait plutôt ce travail à du “rock jazz” ou du “rock jazzy”. Je reconnais la tentative de couper les tifs en quatre, mais il me semble important de noter la nuance énorme entre les recherches de Zappa et celles de Davis.
Précurseur, il l’est évidemment, rapidement rejoints en ce sens par Soft MachineGong ou Henry Cow, dans des veines parallèles. En réalité l’aspect jazzy développé sur Hot rats tient en grande partie dans son usage des percussions qui déconstruisent les partitions pour les muer en titres presque progressifs et ambient. Le choix de plages instrumentales renforce encore cette promiscuité d’avec le jazz d’alors, mettant en avant la foultitude d’instruments et de musiciens, invités pour les besoins des sessions.
Six petits titres me direz-vous, voilà qui est bien maigre. Mais en six petits titres, Zappa refuse le déchet, et ne produit que des essentiels, tous distincts et à la fois membres d’un même univers.
Peaches en regalia dévoile sa luxuriance rythmique, ses cuivres, sa clarinette rieuse. L’atmosphère est enfantine, joyeuse. La richesse instrumentale fait totalement oublier l’absence d’un chanteur, qui aurait dénaturé cette précise petite mécanique.

Son of Mr. Green Genes est lui possesseur d’une naïve grandeur, emmenée par le saxophone de Ian Underwood qui se fend d’une prestation remarquable. Puis Zappa, encore lui, fait de nouveau entendre la six-cordes. Le but ne semble pas être cette décadence parfois idiote qu’il offrait avec les Mothers Of Invention. Tout ici n’est créé que dans le but d’offrir une musique nouvelle, mais surtout aboutie.
Chaque titre met en avant un instrument distinct, et Little umbrellas choisit l’orgue d’Underwood, également parfait durant tout la durée de l’album. D’exploits il en est question si l’on aborde The Gumbo variations. Dix-sept minutes d’une liberté totale, où ce diable d’Underwood arrache à son saxophone des sons hallucinés, où Sugar Cane Harris se déchaîne sur son violon, démonstration totale d’un band uniquement composé de pointures même si toujours sous la férule de Zappa, qui y va nouvellement de son intervention. Plus courte, mais d’une efficacité certaine.

It must be a camel est quant à lui le titre le plus jazz, voire free-jazz, avec sa batterie donnant le rythme de manière totalement dingue. Le saxophone est à l’honneur, Jean-Luc Ponty s’agite sur l’archet, un orgue apparaît, une orgie de notes s’échappant d’instruments superbement malmenés. Ainsi se conclut Hot rats avec ce morceau assez proche des sessions d’un Bitches brew, plus clairement improvisé que ce qui le précède, plus anarchique aussi.
Zappa poursuivra plus tard dans cette voie avec Waka/Jawaka et The grand Wazoo, qui iront un peu plus loin encore dans cette veine jazzy. Mais Hot rats a le privilège de sa carte de précurseur, la faisant accéder à cette caste de disques qui ont servis de référence à travers les décennies, et qui le sont toujours.

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