On dénigre à plaisir les percepteurs d’impôts. Il faut reconnaitre que c’est un métier bien ingrat. Sans tenter la défense de cette noble autorité et de l’usage ultérieur des fonds publiques récoltés, je note, comme ça, que l’auteur d’un des plus beaux hymnes à la puissance de l’imagination humaine était un percepteur d’impôts, et véreux de surcroît.
Car si Miguel de Cervantes perdit l’usage d’une main à la bataille de Lépante, il usa de la droite d’une habile manière, alignant aussi aisément les deniers dérobés que les lignes de poésie. Cette main baladeuse lui valut quelques désagréments, les Rois d’hier comme d’aujourd’hui n’apprécient pas les malandrins, surtout si l’on parle de fric voué aux royales débauches. Mais Cervantes usera à bon escient de ses périodes de mitard, développant progressivement une œuvre qu’il serait insultant de vous présenter mais que je vous couche tout de même sur le pixel par simple plaisir, El Ingenioso Hidalgo Don Quijote de la Mancha.
A l’instant se dessine cette silhouette squelettique sur un équidé tout aussi décharné, avec à ses cotés une masse ventripotente à ras du sol, la paire improbable qui jettera les bases de ces couples comiques car incompatibles.
Don Quichotte est un chevalier errant, personnifiant la déchéance de la chevalerie européenne et de ses codes (les aventures de Don Quichotte se déroulent à la fin du XVIème siècle). Les chevaliers, heaumes à aigrettes et bannière au vent ne sont plus à la page depuis le siècle dernier, en cause un problème d’évolution (un peu comme les dinosaures, grosses carapaces mais petit cerveau). L’extinction de la race débuta à Crécy et surtout Azincout (en 1415, quelle branlée...) avec la mort de centaines de nobles et autres beaux chevaliers françois, engoncés dans des armures épaisses et une arrogance pesante, le fleuron de la chevalerie d’alors disparaissait.
En quête de gloire personnelle avant de songer un instant à respecter des règles collectives, ces couillons gueulards chargent de front sur un terrain en pente (!) parce que les chevaliers ne savent faire que cela, s’embourbent au beau milieu dans la gadoue et se font massacrer par une infanterie anglaise d’une prodigieuse mobilité et déjà au fait des bases de la guerre moderne.
Le fier chevalier sur son destrier ne sait plus se faire respecter, et se fait décapsuler par un gueux, aujourd’hui soldat, demain de nouveau paysan. Il n’est plus question de castes et la conception de la société féodale en prend autant dans la vue que le chevalier dans sa gueule.
Don Quichotte n’est pas un chevalier, c’est un gentilhomme (nécessitant donc un adoubement pour devenir chevalier, selon les codes vieillots), qui rêve de gloire et d’actions d’éclat. Son compagnon Sancho Panza (“panse” en espagnol) est un inculte avide des richesses promises par son maitre, et qui se révèlera pourtant au cours de leurs aventures moins crétin qu’il n’en a l’air.
Quant à Dulcinéa, paysanne sur laquelle il jette son dévolu sans jamais lui avoir parlé, elle atteint également par l’imagination de son chevalier le statut de “dame”.
Cervantes démonte les barrières déjà branlantes entre les couches sociales. Si le geux n’atteint pas la richesse dans la réalité du système pyramidal, il peut l’atteindre par le songe, par l’esprit. Il ne démocratisait pas la connaissance comme le fera indirectement la paire Diderot et D’Alembert avec leur ambitieuse Encyclopédie, il démocratisait l’imaginaire et la fantaisie, ce qui est tout aussi fondamental.
L’œuvre littéraire ainsi présentée qui s’installe sur des planches, cela inquiète, concision forcée, lyrisme mal embouché, choix des interprètes, de quoi en faire un beau four. Mais le spectacle américain basé sur le livret de Dale Wasserman est étréné à Broadway en 1965, et le succès l’emporte.
Jacques Brel assiste à une représentation en 1967 et est émerveillé, terriblement tenté par une adaptation de son cru pour le public européen. Il emmène dans ses bagages la même Joan Diener (Dulcinéa) du casting américain, qui ne parle pas un mot de français et apprendra son texte sans rien y piger.
Dario Moreno obtient le rôle de Sancho Panza, qu’il ne tiendra malheureusement qu’aux présentations du spectacle à Bruxelles. Alors que la troupe est annoncée pour cinq mois à Paris, il meurt le 1er décembre 1968 d’une hémorragie cérébrale, et doit être remplacé par Robert Manuel.
Cette adaptation par Brel lui laisse un champ important (c’est lui qui l’a voulu, on ne lui en veut pas), et il doit travailler sa voix pour tenir le rythme face à des chanteurs plus techniques. Il se révèlera pourtant impressionnant, roulant ses “r” avec une emphase lyrique délicieuse et délivre une vision très humaine du personnage, très personnelle.
Brel incarne avec sa chair, s’épuise, s’évide de dix kilos, mais chaque soir revêt l’armure et le casque, et pourfend les moulins à vent. Joan Diener se tire elle aussi de l’exercice avec aisance et son accent gringo renforce le caractère ambigu de la dulcinée. Un choix de casting osé qui se justifie alors totalement.
Il serait bien injuste de ne pas citer le fidèle François Rauber, talentueux (et trop méconnu) arrangeur de Brel, qui participe grandement aux ambiances lyriques des partitions. Car il s’agit bien d’un opéra, avec ses lancinantes complaintes et ses instants nerveux, ses coups de théâtre et ses accents d’exagérations qui en donnent tout le sursaut dramatique.
Classique évident, superbe performance du grand bonhomme qui s’avère capable de mener une entreprise aussi conséquente, le succès est encore là et de Bruxelles à Paris, il est mérité. Mais il doit jeter l’armure à la 150ème représentation, harassé de fatigue, et le spectacle s’achève le 17 mai 1969. Si les adaptations suivront, difficile de leur donner le même crédit qu’à celle de Brel, qui impose sa présence et son texte, (“Cornichonnesque malandrin, donne-le moi !”) ce travail acharné derrière une apparente nonchalance. C’est aussi cela l’Homme de la Mancha, un “vulgaire” chanteur de variétés s’impose parmi les ténors, démontrant sa facilité d’adaptation et son goût pour l’ouverture. De quoi insuffler un peu d’air frais sur les vieux moulins de l’opéra classique...

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