Deux années sans présentations publiques, et Led Zeppelin annonce enfin son grand retour sur scène. En 1979, c’est le festival de Knebworth, 300.000 tickets, une publicité dantesque pour deux concerts finalement calamiteux, la légende prend un sévère coup dans l’aile. Non content de se faire incendier par la presse, le groupe dévoile au mois d’août In through the out door, censé représenter un Led Zeppelin collant à son époque, une époque qui ne veut déjà plus d’eux.
Les divinités peuvent aussi mourir, et Led Zeppelin donnait de graves signes de faiblesses depuis 1975. Accident de voiture, alcoolisme, drogues, cordes vocales en bouillie, occultisme devant la cheminée, le folklore zeppelinien s’est transformé en tumeur maligne qui bouffe lentement toute l’énergie du groupe.
Mais l’aura du dirigeable demeure, le public leur voue la même ferveur, la presse les déteste, rien de bien nouveau dans leurs relations publiques. In through the out door n’a donc rien d’un album de reconquête, il en est même très loin. Reconquérir quoi d’ailleurs, les fans, les groupies, le folklore du rock qu’ils ont inventé jusque dans ses extrémités les plus douteuses, nos petits gars ont bien d’autres préoccupations que de soigner leur image.
Les conditions de la naissance, difficiles en vérité. Alors que Page est aux fraises et les narines dans la poudre, Plant tente de surmonter le décès de son gosse (son fils Karac décède en juillet 77 après avoir contracté un virus rare) et une évidente panne d’inspiration due à la déprime, Bonham toujours aussi accroc à l’alcool (si c’est possible...), seul John Paul Jones semble encore suffisamment sobre pour tenir son rang.
Le discret musicien peut ainsi à loisir se fournir en synthétiseurs, dernière innovation de la musique moderne et s’en ira remplir copieusement cet album, vu que personne n’est suffisamment vivant pour le lui interdire. Cette présence massive de ses joujous affadit grandement le son de Led Zeppelin, d’autant que l’enregistrement se déroule cette fois à Stockholm, dans des Polar Studios flambant neufs. Des studios qui accueilleront à la même époque la crème de la pop scandinave dont les fameux Abba. Confronter les déjà dinosaures du hard aux fringants rois de la pop nordique dans un même espace, ça sent le sapin.
Malgré l’état de décrépitude avancé du groupe, le talent demeure et rendons à Jimmy Page l’honneur d’introduire l’album. Il parvient à extraire un miracle de son archet avec In the evening, lancée sépulcrale et distorsion à foison. Inespéré au vu de la bien petite motivation des membres, et finalement titre mémorable. Jones y prend une grande place, plaçant déjà avec conviction des boucles au synthé s’imbriquant parfaitement dans la composition. Le rythme se veut entraînant, mais Plant y dévoile un caractère désabusé loin des fantasmes mythologiques et autres niaiseries passées :
“It’s simple, all the pain that you’ll go through
You can’t turn away from fortune, fortune, fortune ’Cause that’s all that’s left to you Hey, it’s lonely at the bottom, man, it’s dizzy at the top But when you’re standin’ in the middle Ain’t no way you gonna stop, oh, babe”Restent les thunes, mais quant au reste... Bien évidemment l’argent afflue toujours, et nos jeunes millionaires ne savent plus quoi sniffer pour dépenser leurs montagnes de dollars. Sauf que ces enfants gâtés mûrissent et s’affrontent à des démons dont même leur manager, Peter Grant, ne peut les protéger. Inhabituel, Jimmy Page doit délaisser à plusieurs reprises sa participation pourtant systématique à la composition, trop occupé à se remplir les narines aux cotés du manager de leurs tournées, Richard Cole.
South bound Saurez (normalement “Suarez”, mais le graphiste commettra une erreur de frappe sur le tracklisting de la pochette...) est donc dénué de sa patte ce qui laisse encore à Jones de l’espace, toujours plus. Sans être totalement foiré, le ton est nettement moins dur que par le passé, presque pop et dans un certain sens, avant-gardiste (ça ne veut pas dire que c’est réussi non plus...).
Ce qui choque et choquera probablement encore pendant longtemps, c’est le son des synthétiseurs, sonnant effroyablement désuet. Lorsqu’ils se limitent à servir de mélodie de fond, le crime reste mineur, mais Jones se fait plaisir, encore et encore et tient ici son morceau, Carouselambra, folie synthétique dont on ne sait bien quoi en penser. Le chant de Plant est en retrait, et se déroule cette longue partition, glorieuse et kitsch, moderne en 1979, certainement... Ne jetons pas l’anathème immédiatement, car bien que l’instrument ait vieilli, le claviériste reste un virtuose et sa fougue est communicative. Proche dans l’esprit des expérimentations de Physical graffiti, on ne peut reprocher à Jones qu’une utilisation abusive de ses jouets tout neufs.
Robert Plant passa quelques années douloureuses, on le sait, mais All my love, à lire les paroles, se comprend bizarrement autant comme un hommage à son fils Karac qu’une belle ballade pour son bébé (Logan Romero) fraichement né en 1979... :
“The cup is raised, the toast is made yet again
One voice is clear above the din Proud aryan one word, my will to sustain For me, the cloth once more to spin”Page ne participe pas non plus à la composition, (ça s’entend...) et avouera n’avoir jamais aimé ce morceau, trop éloigné du style du groupe. Un avis tranché sur l’album se révèle un doux rêve lorsque vous devez vous fader le nullisime - bien qu’entraînant mine de rien - Hot dog (un hommage au rockabilly texan d’une niaiserie abyssale qui sera pourtant joué à chaque concert entre 79 et 80) et le blues brûlant d’I’m gonna crawl où Robert Plant se fend d’une prestation vocale énorme.
In through the out door aurait pu n’être qu’une mauvaise passe si les circonstances et une surconsommation de vodka n’avaient précipité la chute définitive de Led Zeppelin un an plus tard. De par ses conditions d’enregistrement déplorables (quoique les sessions de Presence furent elles aussi assez dramatiques...) et le résultat plutôt... déroutant, il marque bel et bien la fin artistique du dirigeable. Les morceaux inédits qui seront proposés sur le fumeux Coda en 1982 auront beau jeu de montrer l’intérêt du groupe pour le punk rock (Walter’s walk, Wearing and tearing), Led Zeppelin ne pouvait se permettre de devenir suiveur après avoir été précurseur, il fallait donc mieux en terminer ici, finalement.

0 contributions bénévoles:
Enregistrer un commentaire